Étiquette : Surréalisme

  • Assemblage improbable

    Assemblage improbable

    Le dictionnaire abrégé du Surréalisme définit le cadavre exquis graphique comme un jeu de papier plié qui consiste à faire composer un dessin par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles ne puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes.

    Cadavre exquis : https://fr.wiktionary.org/wiki/cadavre_exquis

    Dessinez minutieusement, en l’observant, un objet usuel sur un papier libre (le dessin recouvre le format A4).
    Proposez à vos proches le même exercice. Vous pouvez également effectuer des échanges de dessins par email avec vos camarades.
    Déchirez ou découpez le support des esquisses obtenues en 3 ou 4 parties.
    Placez le côté crayonné des morceaux sur la table, puis, mélangez-les.
    Tirez au sort un quart des bouts de papier.
    Juxtaposez-les et assemblez-les, afin d’obtenir un ensemble de traits cohérent.
    Reproduisez à l’encre noire le résultat obtenu – l’assemblage improbable des fragments objets.

    #cadavreexquis #hasard

    Lors de cette séance, les élèves se questionnent :
    – sur des notions de dessin d’observation – donner à voir du volume, jouer sur les ombres, appréhender un support ;
    – sur la transformation des images existantes dans une visée poétique ou artistique.

    Le dessin d’observation consiste à reproduire de façon réaliste un sujet donné. Il n’est en aucun cas question d’interprétation ou d’imagination. Votre regard et votre main ne font qu’un dans cet exercice. Il est indispensable de poser un œil neuf sur l’objet d’étude avant de tracer les premiers traits en visualisant notamment sa forme dans l’espace, sa position, en remarquant ses proportions, sa matière, ses ombres et en ne s’attachant pas (dans un premier temps) aux détails.

    Références artistiques

    • Marcel DUCHAMP, Trois Stoppages-étalon, 1913/1964, fil, toile, cuir, verre, bois, métal, 28 x 129 x 23 cm
      Dans Trois Stoppages-étalon Duchamp répète trois fois l’expérience suivante: il laisse tomber horizontalement un fil de un mètre de longueur depuis un mètre de hauteur. Laissant ainsi celui ci se déformer au hasard de sa chute. Puis fixe les trois formes obtenues chacune avec du vernis sur une plaque de verre. Pour enfin reporter ces nouvelles lignes par découpe sur trois mètres ordinaires en bois et les ranger ensemble dans une boîte de croquet.
    • Jean ARP, Collage avec des carrés disposés selon les lois du hasard, 1916, collage, 48,5 x 34,6 cm, MoMA, NY
      https://www.moma.org/learn/moma_learning/jean-hans-arp-untitled-collage-with-squares-arranged-according-to-the-laws-of-chance-1916-17/
      « Dans son atelier du Zeltweg, Arp avait longuement travaillé sur un des- sin. Insatisfait, il finit par déchirer la feuille, en laissant les lambeaux s’éparpiller par terre. Lorsque, après quelque temps, son regard se posa par hasard sur les morceaux gisant au sol, il fut surpris par leur disposition qui traduisait ce qu’il avait vainement essayé d’exprimer auparavant. Combien significatif, combien expressif était cet étalement.Ce qu’il n’avait pas réussi plus tôt, malgré tous ses effort, le hasard, le mouvement de la main et celui des morceaux de papiers flottants s’en était chargés. En effet, l’expression y était. Il considéra cette provocation du hasard comme une providence et se mit à coller soigneusement les morceaux dans l’ordre dicté par le hasard « .
    • Man RAY, Cadeau, 1921, métal, fer à repasser avec quatorze punaises collées sur sa semelle, 17,5 x 10 x 14 cm
    • Simone KAHN, Max MORISE, André BRETON, Cadavre exquis, 19,6 x 15,2 cm , dessin aux crayons de couleur et crayon noir contrecollé sur carton
    • Meret OPENHEIM, Object (Le Déjeuner en fourrure), 1936, assemblage, tasse, soucoupe et petite cuillère recouvertes de fourrure de gazelle, MoMA, NY
    • Salavator DALÍ, Le Téléphone aphrodisiaque (ou Le Téléphone homard), 1936, plastique et métal, 20,96 x 31,12 x 16,5 cm, Minneapolis Institute of Art
    • André BRETON, Jacqueline LAMBA, Yves TANGUY, Cadavre exquis, 1938, collage de gravures et d’illustrations de magazine découpées sur papier, 31 x 42 cm, annotation au revers : Jacqueline Lamba 9 février 1938 Jeannette-André-Yves, reproduction en bandeau
      De la même façon que la première phrase surréaliste construite avec une succession de mots tirés au sort, Le cadavre exquis boira le vin nouveau, les collages ou dessins exécutés à plusieurs mains naissent de la combinaison aléatoire d’une suite d’interventions exécutées sans connaissance des interventions précédentes.
    Max ERNST, reproduction en noir pour l’édition illustrée
    À l’intérieur de la vue. 8 poèmes visibles de Paul ÉLUARD, 1947
    • Max ERNST, Arbres solitaires et arbres conjugaux, 1940, huile sur toile, 81,5 x 100,5 cm, Fondation Beyeler, Suisse
    • La décalcomanie est une technique de transfert qui consiste à reporter à plat sur une toile la couleur encore humide appliquée sur une plaque de verre ou une feuille de papier. Son retrait fait naître des dessins subtils, tracés, bulles et marbrures de couleur. L’artiste retravaille ensuite la structure superficielle complexe ainsi créée.
    • Jackson POLLOCK Number 1, 1949, 160 x 259,1 cm, MOCA, Los Angeles
    • L’artiste américain privilégie l’automatisme : les couleurs sont jetées, déversées, projetées sur la toile, où elles provoquent des coulures et des tâches aléatoires, de sorte que le tableau devient un champ d’action où s’exprime un processus dynamique.
    • Willem De KOONING, Grenier, 1949, huile, émail et transfert de papier journal sur toile, 157,2 x 205,7 cm
    • https://www.metmuseum.org/fr/art/collection/search/482491
    • François MORELLET, Régif
    • François MORELLET, Répartition aléatoire de 40 000 carrés suivant les chiffres pairs et impairs d’un annuaire de téléphone, 50% bleu, 50% rouge, 1963, papier mural sérigraphié, ampoule électrique
      En demandant à ses proches de lui dicter les chiffres de l’annuaire, l’artiste coche ses cases selon la fin paire ou impaire du numéro de téléphone. Les cases cochées sont remplies d’une couleur, les cases vides d’une autre. Le principe est simple : partir d’une grille régulière de carrés et d’un choix arbitraire de deux couleurs. L’intention est de brouiller les repères visuels du visiteur. Pour François Morellet, l’intervention du hasard dans la réalisation de l’œuvre per- met d’invalider la croyance selon laquelle une composition réussie serait le fruit du métier, de l’intuition, voire du génie de l’artiste. Pour lui, c’est la contrainte à laquelle est soumis le hasard qui fait la composition. Par ailleurs, l’emploi de l’annuaire téléphonique souligne le fait que l’œuvre pro- duite est un pur objet de télécommunication : elle retransmet aux spectateurs la suite des actions dont elle est le résultat.
    • Jacques CARELMAN, Catalogue des objets introuvables, 1969
    • Simon HANTAÏ, Sans titre, 1973, acrylique sur toile
    • Gerhard RICHTER, 4900 Farben, 2007, peinture émaillée sur Alu-dibond, 680 x 680 cm
    • 4900 Farben (4900 Couleurs) se compose de 196 panneaux, comprenant chacun 25 cases colorées dont le choix chromatique et l’emplacement ont été déterminés de façon aléatoire par un programme informatique. 
    Jacques CARELMAN, Peigne à roulettes, Catalogue d’objets introuvables, 1969

    « Beau comme une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » Chants de Maldoror, Comte de Lautréamont, 1869


    Pour faire un poème dadaïste.
    Prenez un journal.
    Prenez des ciseaux. 
    Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème.
    Découpez l’article.
    Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac.

    Agitez doucement.
    Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre.
    Copiez consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac.
    Le poème vous ressemblera.
    Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante,
    encore qu’incomprise du vulgaire. 

    Tristan TZARA, Pour faire un poème Dadaïste, 1920

    Questionnement(s) :

    • La représentation ; images, réalité et fiction : la ressemblance – la narration visuelle – la conception, la production et la diffusion de l’œuvre plastique à l’ère du numérique.

    Expérimenter, produire, créer (D1, D2, D4, D5) :

    • Choisir, mobiliser et adapter des langages et des moyens plastiques variés en fonction de leurs effets dans une intention artistique en restant attentif à l’inattendu.
    • S’approprier des questions artistiques en prenant appui sur une pratique artistique et réflexive.
    • Exploiter des informations et de la documentation, notamment iconique, pour servir un projet de création.

    Mettre en œuvre un projet artistique (D2, D3, D4, D5) :

    • Faire preuve d’autonomie, d’initiative, de responsabilité, d’engagement et d’esprit critique dans la conduite d’un projet artistique.

    S’exprimer, analyser sa pratique, celle de ses pairs, établir une relation avec celle des artistes, s’ouvrir à l’altérité (D1, D3, D5) :

    • Établir des liens entre son propre travail, les œuvres rencontrées ou les démarches observées.
    • Porter un regard curieux et avisé sur son environnement artistique et culturel, proche et lointain, notamment sur la diversité des images fixes et animées, analogiques et numériques.

    Se repérer dans les domaines liés aux arts plastiques, être sensible aux questions de l’art (D1, D3, D5) :

    • Reconnaitre et connaitre des œuvres de domaines et d’époques variés appartenant au patrimoine national et mondial, en saisir le sens et l’intérêt.
    • Interroger et situer œuvres et démarches artistiques du point de vue de l’auteur et de celui du spectateur.

    D1 Les langages pour penser et communiquer – D2 Les méthodes et outils pour apprendre – D3 La formation de la personne et du citoyen – D4 Les systèmes naturels du monde et l’activité humaine – D5 Les représentations du monde et l’activité humaine


    Maurizio Cattelan, Love saves life (Les animaux musiciens de Brême), 1995, taxidermie, 190 x 120 x 60 cm

    Les animaux musiciens de Brême, d’après le conte des frères Grimm

    C’était il y a bien longtemps…

    Un âne gris, vieux et pelé cherchait un peu d’herbe le long d’un sentier lorsqu’il entendit un jappement auprès de lui. Un chien le regardait à travers une barrière.

    – Qu’as-tu donc, mon pauvre ami ? demanda l’âne. Tu baisses la tête bien tristement !
    – N’ai-je pas raison ? répondit le chien. Je suis devenu vieux, mes pattes sont trop raides pour courir et je n’ai plus de crocs solides. Aussi mon maître a-t-il décidé, hier soir, de m’abattre d’un coup de fusil, car il ne veut pas nourrir une bouche inutile.
    – Ne suis-je pas à plaindre ?…
    – Bah ! dit l’âne. Que te sert de gémir ? Tel que tu me vois, marchant gaiement le long des routes, tu ne te douterais pas que j’ai eu un maître aussi ingrat que le tien !
    – Je n’étais plus assez fort pour porter les paniers au marché et ce méchant homme voulait se débarrasser de moi ; mais je ne l’ai pas attendu. J’ai pris la clef des champs et je vais droit devant moi, croquant les chardons du sentier.
    – Viens avec moi. À nous deux nous ferons peut-être de grandes choses.

    Le chien se glissa à travers la barrière et, tout boitillant, vint rejoindre l’âne.

    Ils marchèrent ainsi pendant plus d’une heure. Comme ils longeaient un petit mur, fleuri de capucines, ils entendirent un miaulement tellement angoissé, qu’ils s’arrêtèrent aussitôt. Ils virent, tapi au milieu des fleurs, un vieux chat maigre.

    – Qu’as-tu, l’ami ? s’exclama l’âne. Tu miaules bien tristement.
    – N’ai-je pas raison ? répondit le chat. Je suis devenu vieux, mes pattes sont trop raides pour courir, mes oreilles n’entendent plus…
    – Les souris, interrompit l’âne d’un air moqueur. Tu ne peux plus faire ton métier de chat et ton maître veut t’abattre d’un coup de fusil.
    – Non, c’est ma maîtresse qui veut me noyer, en m’attachant une pierre au cou, car elle ne veut pas nourrir…
    – une bouche inutile. Je connais cela, dit à son tour le chien.

    Le chat regarda les deux animaux d’un air méfiant.
    – Mais qui êtes-vous, et comment avez-vous deviné mon malheur ?
    – C’est qu’il a été le nôtre, répondit l’âne, d’un air sérieux, mais nous nous sommes enfuis et nous marchons librement sur la route.
    – Viens avec nous. À nous trois nous ferons peut-être de grandes choses !

    Le chat sauta auprès d’eux et ils partirent le long du sentier. Le chat racontait à ses nouveaux camarades ses plus belles chasses, lorsqu’un cocorico désespéré les arrêta tous les trois.

    Perché sur une vieille souche, un coq agitait péniblement ses ailes.
    L’âne lui jeta un coup d’œil.
    – Ou je me trompe fort ou voilà pour nous un autre compagnon. Il me paraît assez vieux et déplumé pour connaître lui aussi les misères de l’ingratitude.
    Les trois animaux s’avancèrent vers la souche.
    – Holà, coq, tu lances ton cri bien tristement, dit l’âne.
    – As-tu les pattes trop raides ? demanda le chien.
    – Ta force s’est-elle enfuie ? ajouta le chat.

    Le coq les fixa de son œil rond.
    – Je suis devenu vieux, dit-il, et, demain, on doit me couper le cou et me faire cuire dans un bouillon d’herbes. Il paraît que je serai encore bon. Mais je n’ai pas du tout envie d’avoir le cou tranché net !
    – Viens avec nous, dit l’âne. À nous quatre nous ferons peut-être de grandes choses.

    Et le coq vola vers eux. Voilà donc nos quatre animaux en route, heureux d’être libres et loin du danger.

    La nuit tomba. L’air frais qui passait au ras des branches fit frissonner les plumes du coq et rebroussa le poil de ses compagnons.
    – Si vous m’en croyez, dit l’âne, nous allons essayer de trouver un abri pour dormir. Le froid ne nous vaudrait rien. Le coq vola vers un chêne et regarda autour de lui. Il découvrit dans le lointain une lumière isolée.
    – Allons vers cette maison, décida l’âne.
    Ils repartirent donc, à la queue leu leu, l’âne en tête comme il se doit. Ils arrivèrent ainsi en vue de l’habitation d’où s’échappaient des chants et des rires.
    – Cachez-vous sous ces arbres, dit l’âne. Je vais voir ce que nous pouvons faire.

    Il se glissa vers une fenêtre et regarda longtemps. Enfin il revint vers ses compagnons qui s impatientaient un peu.
    – J’ai bien écouté, leur dit-il. Ce sont des voleurs qui festoient. Ils fêtent l’un de leurs exploits. J’ai pensé que nous pourrions les chasser et nous installer à leur place.
    – Comment faire ? dit le chien. Mes crocs ne sont plus solides.
    – J’ai une idée. Écoutez-moi…

    Et l’âne parla tout bas à ses amis qui s’approchèrent de la fenêtre.
    L’âne posa ses sabots sur l’appui, le chien sauta sur son dos, le chat sur le dos du chien et le coq se cramponna fortement au dos du chat.
    Ils comptèrent jusqu’à trois et… quel concert ! En même temps, l’âne se mit à braire, le chien à aboyer, le chat à miauler, le coq à coqueriquer.
    – Hi-han, ouap, ouap, miaou, cocorico !…

    C’était à fuir ! et c’est ce que firent les voleurs, en grand tumulte, tant ils furent effrayés par les cris étranges et par l’aspect épouvantable du monstre qui s’agitait derrière la fenêtre.
    Dès qu’ils furent partis, les quatre animaux sautèrent dans la salle, mangèrent et burent, puis se couchèrent, bien à leur aise.
    L’âne s’étendit sur un sommier, le chien trouva un tapis derrière la porte, le chat se fit une place tiède dans les cendres et le coq se percha sur le bras d’un fauteuil.

    Mais, un peu plus tard, l’un des voleurs, plus courageux, se glissa dans la salle où il faisait maintenant très sombre. Le voleur prit à tâtons une chandelle et s’approcha du feu pour l’allumer aux braises qui rougeoyaient encore.

    Le chat, réveillé en sursaut, lui laboura le visage d’un coup de griffe, le chien le mordit à la jambe, l’âne lui donna un coup de pied et le coq le piqua à la tête de son bec acéré.

    L’homme s’enfuit. Il courut, tout tremblant, retrouver ses compagnons.
    – Ah ! Quel malheur est le nôtre ! se lamenta-t-il, la maison est habitée par des sorcières féroces. L’une m’a arraché le visage à coups d’aiguille, la seconde m’a serré la jambe dans une pince aiguë, la troisième m’a donné un coup de marteau et la dernière m’a percé le crâne avec un clou pointu. Sauvons-nous !

    Les voleurs ne revinrent jamais à la maison basse et les quatre animaux s’y installèrent et y vécurent en paix le reste de leur vie.

  • Frottage…

    Frottage…

    […] si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l’idée d’imaginer quelque scène, tu y trouveras l’analogie de paysages au décor de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toute sorte. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d’étranges visages et costumes et une infinité de choses, que tu pourras ramener à une forme nette et compléter.»
    _ Léonard DE VINCI, Traité de la peinture, textes traduits et commentés par André Chastel, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 2003, p. 216.

    « Le 10 août 1925, une insupportable obsession visuelle me fit découvrir les moyens techniques qui m’ont permis une très large mise en pratique de cette leçon de Léonard (il vient de rappeler la phrase fameuse sur les moisissures du mur…). Partant d’un souvenir d’enfance au cours duquel un panneau de faux acajou, situé en face de mon lit, avait joué le rôle de provocateur optique d’une vision de demi-sommeil, et me trouvant, par un temps de pluie, dans une auberge au bord de la mer, je fus frappé par l’obsession qu’exerçait sur mon regard irrité le plancher, dont mille lavages avaient accentué les rainures. Je me décidai alors à interroger le symbolisme de cette obsession et, pour venir en aide à mes facultés méditatives et hallucinatoires, je tirai des planches une série de dessins, en posant sur elles, au hasard, des feuilles de papier que j’entrepris de frotter à la mine de plomb. Et regardant attentivement les dessins ainsi obtenus, les parties sombres et les autres de douce pénombre, je fus surpris de l’intensification subite de mes facultés visionnaires et de la succession hallucinante d’images contradictoires, se superposant les unes aux autres avec la persistance et la rapidité qui sont le propre des souvenirs amoureux. »
    _ Max ERNST, Au-delà de la peinture, 1936.

    Max ERNST, The Habit of Leaves (Les Moeurs des feuilles) from Natural History (Histoire naturelle), 1925

    « 1927, premiers tableaux de sable. Leur nécessité m’est apparue quand j’ai pris conscience de l’écart entre mes dessins et mes propres peintures à l’huile – écart entre la spontanéité, la rapidité fulgurante des premiers et la réflexion fatale dans les secondes. Je découvris tout à coup la solution, alors que j’étais au bord de la mer, contemplant la beauté du sable composé de myriades de nuances et d’infinies variations allant de la matité à l’étincellement. Sitôt rentré, je disposai sur le sol de ma chambre une toile non préparée et y jetai des flots de colle, puis je recouvris le tout avec du sable apporté de la plage. Je refaisais à ma manière le mur exemplaire de Léonard De Vinci, avec cette différence considérable que ce mur ne m’était pas donné, mais qu’il était le premier mouvement d’une intuition où j’allais bientôt trouver ce qui était mien (…). Toutefois, comme pour les dessins à l’encre, le surgissement figural était sollicité, et ce tableau hétérodoxe trouvait sa fin grâce à l’aide d’un trait de pinceau, d’une tache de couleur pure parfois. »
    _ André MASSON, extrait de conférence, mars 1961.

    À l’aide d’un crayon sur un papier fin, relevez l’empreinte d’une surface texturée laissant apparaître des taches et marques singulières, insolites et étonnantes. Réalisez un échantillonnage. Soyez attentif à l’inattendu. Dans un second temps, représentez un dessin figuratif en prenant appui sur le relevé (: paysage, bestiaire, etc.).

    • Frottage : procédé graphique et pictural inventé par Marx ERNST en 1925 qui consiste à prélever par frottement au crayon les reliefs d’une surface sur lesquels une feuille de papier a été posée.
    • Matière : aspect de surface appelé « effet de matière » ou texture.
    • Texture : aspect visuel (graphisme, motifs, traces, couleurs) et tactile (reliefs) de la matière.
    • Relief : épaisseur qui dépasse de la surface, sensible au toucher.
    • Geste : action et mouvement du corps et particulièrement des bras et des mains, action et mouvement employés à signifier quelque chose.

    En quoi la matière peut-elle questionner l’image ? En quoi les éléments graphiques peuvent-ils faire intervenir d’autre sens que la vue ?

    Références artistiques possibles :

    • Max ERNST. Les Moeurs des feuilles (The Habit of Leaves)  de Histoire Naturelle, 1926, portfolio de 34 collotypes après frottage.
    • Max ERNST, La forêt, 1927, peinture l’huile sur toile, 80,7 x 100 cm, Musée de Grenoble.
    • Jean FAUTRIER, Tête d’Otage, 1945, huile sur panneau, 35 x 27 cm/ 55,6 x 46,6 cm, Centre Pompidou, Paris.
    • Victor VASARELY, Heisenberg, 1938-1945, collage de photographies sur carton, 45 x 30,7 cm, Collection particulière, en dépôt à la Fondation Vasarely, Aix-en-Provence.
    • Jean DUBUFFET, Tête péninsule rouge, 1951, huile sur toile, 81 x 65 cm.
    • Jean DUBUFFET, Vache au nez subtil, 1954, huile sur toile, 89 x 116 cm.
    • Hans HARTUNG, Sans titre, 1956, encre sur papier, 27,5 x 21 cm.
    • Henri MICHAUX, Sans titre, 1960, encre de chine sur papier, 75 x 105 cm.
    • Yves KLEIN, Anthropométrie de l’époque bleue (ANT 82), 1960, pigment pur et résine synthétique sur papier monté sur toile, 155 x 281 cm.
    • Simon HANTAÏ, Étude, 1969, peinture à l’huile sur coton, Musée des Beaux-Arts d’Orléans.
    • Pierre SOULAGES, Peinture 181×244, 25 février 2009, triptyque, acrylique sur toile.
    • Gao XINGJIAN, La Montagne de l’âme, 2012, huile sur toile, 240 x 350 cm.
    • Fabienne VERDIER, Montagne Sainte-Victoire depuis le plateau de Bibémus, 2018, technique mixte, acrylique sur toile, 178 x 355 cm.

    Questionnement(s) :

    • La représentation ; images, réalité et fiction : la création, la matérialité, le statut, la signification des images.
    • La matérialité de l’œuvre ; l’objet et l’œuvre : la transformation de la matière – les qualités physiques des matériaux.

    Expérimenter, produire, créer (D1, D2, D4, D5) :

    • Choisir, mobiliser et adapter des langages et des moyens plastiques variés en fonction de leurs effets dans une intention artistique en restant attentif à l’inattendu.

    Mettre en œuvre un projet artistique (D2, D3, D4, D5) :

    • Se repérer dans les étapes de la réalisation d’une production plastique et en anticiper les difficultés éventuelles.
    • Faire preuve d’autonomie, d’initiative, de responsabilité, d’engagement et d’esprit critique dans la conduite d’un projet artistique.

    D1 Les langages pour penser et communiquer – D2 Les méthodes et outils pour apprendre – D3 La formation de la personne et du citoyen – D4 Les systèmes naturels du monde et l’activité humaine – D5 Les représentations du monde et l’activité humaine

    En bandeau : la fameuse empreinte de Neil Armstrong laissée dans le sol sur la Lune le 20 juillet 1969, photo : NASA