Au service d’une narration

Raconter sans raconter : proposer un récit, sans recourir à une narration explicite ou linéaire, c’est-à-dire, construire une narration figurée par les seuls moyens plastiques.

Vous mobiliserez librement les médiums et techniques de votre choix (dessin, peinture, photographie, volume, installation, image animée, dispositif spatial, supports multiples…).

Questionnements 

Une image figurative raconte-t-elle nécessairement par ce qu’elle représente, ou par la manière dont elle est construite, organisée et donnée à voir ?

Dans quelle limite la narration peut-elle faire émerger d’un dispositif plastique plutôt que d’un récit explicite ?

Comment la fragmentation de l’image (case, séquence, polyptyque, installation) produit-elle du sens ? Comment le regard du spectateur devient-il un moteur narratif ?

Quels liens entre narration séquentielle (bande dessinée) et dispositifs contemporains ?

Comment le temps est-il figuré sans mouvement réel ? Quelle différence entre représentation du mouvement et expérience temporelle ?

Comment l’espace d’exposition modifie-t-il la lecture narrative ? La bande dessinée est-elle encore un médium ou est-elle devenue une grammaire plastique transversale ?

Axes de travail possibles

  1. Du cadre à l’espace (séquentialité → dispositif)
  2. Du visible à l’implicite (ellipse → hors-champ)
  3. Du temps représenté au temps vécu (image → expérience)

Objectifs pédagogiques

La séquence a pour objectifs d’amener les élèves à :

  • Expérimenter plastiquement les notions de séquentialité, simultanéité et temporalité, en articulant choix techniques et intention narrative.
  • Questionner les conditions d’émergence du récit dans l’image figurative : comprendre comment le cadrage, la composition, la fragmentation, l’ellipse ou le dispositif spatial peuvent produire une narration sans passer par l’illustration explicite.
  • Analyser le rôle actif du spectateur dans la construction du sens : identifier comment le regard, le déplacement, le temps d’observation et les choix d’accrochage participent à la mise en récit.
  • Mettre en relation pratiques contemporaines et références historiques afin de situer leur travail dans une continuité artistique où la narration figurée traverse les époques et les médiums.

Évaluation

  • Construction plastique et émergence du récit
    • Les choix plastiques (composition, séquence, espace) construisent le récit.
    • L’ellipse ou le hors-champ participent activement au sens.
    • La narration émerge de l’image elle-même.
  • Rapport au temps et au mouvement
    • Le temps est construit plastiquement (séquence, transformation, répétition, rythme).
    • Le spectateur est amené à observer dans la durée.
  • Pertinence du dispositif et engagement du spectateur
    • Le dispositif participe pleinement au récit.
    • Le regardeur construit activement le sens.
  • Culture artistique et mise en perspective
    • Références comprises et mobilisées dans l’argumentation.
    • Mise en relation avec les choix plastiques.

Références artistiques possibles

Colonne Trajane, 113, colonne triomphale romaine située sur le forum de Trajan à Rome. Elle mesure 40 mètres de hauteur et est célèbre pour le bas-relief qui s’enroule en spirale autour de son fût et commémore la victoire de l’empereur Trajan sur les Daces.

Colonne Trajane, 113, Rome

Tapisserie de Bayeux, 1066-1083, broderie (anciennement « tapisserie aux –points d’aiguille ») longue de 68,30 m et haute de 50 cm, toile en lin, broderie Crewel en laine. Les péripéties de la bataille — dans un récit continu sans séparation stricte de cases — dont l’issue détermina la conquête normande de l’Angleterre, y sont détaillées. Sa lecture nécessite le déplacement du spectateur.

Tapisserie de Bayeux, 1066-1083, broderie

MASACCIO, Le Paiement du tribut, 1425, fresque, 255 x 598 cm, Chapelle Brancaci, Florence. Cette célèbre scène est composée de trois épisodes dans le temps présentés dans un seul espace scénique, au sein d’un même paysage → simultanéité temporelle et organisation spatiale du récit.

MASACCIO, Le Paiement du tribut, 1425

Fra ANGELICO, L’Annonciation, 1438-1450, fresque peinte sur le mur du corridor nord, juste en face d’un escalier, couvent de San Marco, à Florence, 230 × 297 cm, Coll. museo nazionale di San Marco, Florence

Fra ANGELICO, L’Annonciation, 1438-1450

Piero della FRANCESCA, La Flagellation du Christ, 1459, tempera sur bois, 58,4 x 81,5 cm, Galleria Nazionale delle Marche, Urbino (Italie). La composition est rigoureusement organisée. Le tableau est séparé en deux scènes par une colonne qui soutient l’espace où a lieu la flagellation : à gauche, au fond d’une loggia, une scène représentant la flagellation et à droite, au premier plan, un groupe de trois personnages. Les deux scènes sont éclairées chacune depuis une direction différente : depuis la gauche pour le groupe de droite, et depuis la droite pour le groupe du fond situé à gauche. Les ombres sont discrètes. Daniel Arasse (historien) définit l’espace [irréel] de ces représentations comme « la somme des lieux [des scènes anachroniques] → L’espace architectural représenté comme page.

Piero della FRANCESCA, La Flagellation du Christ, 1459

Le CARAVAGE, Judith et Holopherne, 1599-1602, huile sur toile, 145 × 195 cm, Galerie nationale d’art ancienRome → instant dramatique, action suspendue.

Le CARAVAGE, Judith et Holopherne, 1599-1602

Le BERNIN, Extase de sainte Thérèse, 1645-1652, marbre, H. : 350 cm, Chapelle Cornaro, Rome. L’installation de la sculpture dans la chapelle relève d’une théâtralisation de l’espace, transformant le spectateur en témoin d’une révélation.

Johannes VERMEER, Femme écrivant une lettre et sa servante, vers 1670, huile sur toile, 71,1 × 60,5 cm, Galerie nationale d’Irlande, Dublin → instantané, utilisation du hors-champ.

Johannes VERMEER, Femme écrivant une lettre et sa servante, vers 1670

William TURNER, Tempête de neige en mer, 1842, huile sur toile, 91,4 × 121,9 cm, Tate Modern, Londres → dissolution des formes, mouvement suggéré par la matière picturale.

William TURNER, Tempête de neige en mer, 1842

Eadweard MUYBRIDGE, A man walking, 1887, chronophotographie → décomposition du mouvement.

A man walking, photogravure d’Eadweard Muybridge, 1887, CC BY 4.0

Marcel DUCHAMP, Nu descendant un escalier n°2, 1912, huile sur toile, 147 × 89,2 cm, Philadelphia Art Museum → superposition des phases du mouvement, simultanéité dynamique.

Marcel DUCHAMP, Nu descendant un escalier n°2, 1912

Umberto BOCCIONI, Forme uniche della continuità nello spazio (Unique Forms of Continuity in Space), 1913, bronze (tirage 1931 ou 1934), 111,2 x 88,5 x 40 cm, moMA, New York → continuité du mouvement dans l’espace, mouvement comme sujet.

Umberto BOCCIONI, Unique Forms of Continuity in Space, 1913

Andrew WYETH, Christina’s World, 1948, tempera à l’œuf sur panneau en bois, 81,9 cm × 121,3 cm, MoMA, New York → temporalité flottante, narration ouverte, énigmatique

Andrew WYETH, Christina’s World, 1948

Roy LICHTENSTEIN, Whaam!, 1963, acrylique sur toile (deux panneaux), 170 × 400 cm, Tate Modern, Londres.

Roy LICHTENSTEIN, Whaam!, 1963

Gerhard RICHTER, Uncle Rudi, 1965, huile sur toile, 87 × 50 cm, Coll. Lidice Gallery → indétermination temporelle.

Gerhard RICHTER, Uncle Rudi, 1965

Duane MICHALS, Chance Meeting, 1970, six tirages gélatino-argentiques, 12,7 × 17,8 cm.

Duane MICHALS, Chance Meeting, 1970

Hiroshi SUGIMOTO, Trylon, New York, 1977, photographie argentique, 48,6 × 59,4 cm → condensation temporelle (: le film entier résumé en une image).

Hiroshi SUGIMOTO, Trylon, New York, 1977

Sophie CALLE, Suite vénitienne, 1980-1994, installation, 55 photographies noir et blanc, 3 plans de ville, 23 textes, Coll. Mudam, Luxembourg  → narration autobiographique.

Sophie CALLE, Suite vénitienne, 1980-1994

Kara WALKER, Gone, An Historical Romance of a Civil War as it Occurred between the Dusky Thighs of One Young Negress and Her Heart, 1994, papier découpé sur mur, installation à dimensions variables, env. 396,2 × 1 524 cm, vue de l’installation : Selections 1994, The Drawing Center, New York, 1994 → narration en silhouettes monumentales, frise panoramique pour une lecture en mouvement.

Kara WALKER, Gone, An Historical Romance of a Civil War as it Occurred between the Dusky Thighs of One Young Negress and Her Heart, 1994

Francis BACON, Three Studies for a Portrait of John Edwards, 1984, triptyque, huile et peinture aérosol sur toile, chaque panneau : 198,3 x 148 cm, Coll. privée → triptyque temporel.

Francis BACON, Three Studies for a Portrait of John Edwards, 1984

Duane HANSON, Flea Market Lady, 1990, installation, bronze polychrome, textile, journal, objets trouvés et chaise pliante en métal, dimensions variables, Coll. particulière.

Duane HANSON, Flea Market Lady, 1990

Jeff WALL, A Sudden Gust of Wind (After Hokusai), 1993, Tate Modern, Londres → photographies mises en scène comme des arrêts sur image, suspens narratif (: l’instant contient un avant et un après implicites).

Jeff WALL, A Sudden Gust of Wind (After Hokusai), 1993

Gilles BARBIER, L’Ivrogne, 1999-2000, installation, technique mixte et dimensions variables, Collection MAC Val, Vitry  → séquentialité spatialisée, simultanéité des temporalités.

Bill VIOLA, The Raft, 2004, vidéo → temporalité étirée, dilatation du temps, intensification dramatique.

Christian MARCLAY, The Clock, 2010, installation vidéo → montage de fragments filmiques, temps réel comme structure.

Christian MARCLAY, The Clock, 2010

Chris WARE, Building Stories – Spring, 2012, comic → séquentialité non linéaire, fragmentation spatiale de la page.

Chris WARE, Building Stories – Spring, 2012

William KENTRIDGE, More Sweetly Play the Dance, 2015,  installation, vidéo 8 canaux haute définition, 15 min, avec 4 porte-voix, chaises et tabourets, dimensions variables → le récit entre les images, la
métamorphose comme narration.

William KENTRIDGE, More Sweetly Play the Dance, 2015

Tacita DEAN, Quarantania, 2018, sept panneaux, photogravure couleur, ensemble : 247 x 757 cm → temps filmique et contemplation.

Tacita DEAN, Quarantania, 2018

Champ des questionnements plasticiens

Domaines de l’investigation et de la mise en œuvre des langages et des pratiques plastiques : outils, moyens, techniques, médiums, matériaux, notions au service d’une création à visée artistique

La figuration et l’image ; la non-figuration

  • Raconter en mobilisant langages et moyens plastiques
    • La figuration et la construction de l’image : espaces et dispositifs de la narration (séquences visuelles, polyptyques, installations…)
    • Le temps et le mouvement de la figuration : temporalités et mouvements (réels, suggérés, temps de dévoilement et/ou mouvement du spectateur…) au service d’une narration…

*Image mise en avant : La Mort de Socrate (1787) de Jacques-Louis DAVID, huile sur toile, 130 x 196 cm, Metropolitan Museum of Art, New York (image recadrée)