Stratégies et visées de l’artiste ou du commissaire d’exposition ou du diffuseur (éditeur, galeriste, etc.)
- Accentuation de la perception sensible de l’œuvre : mobilisation des sens, du corps du spectateur…
- Rapport au contexte de présentation et de diffusion : dispositifs favorisant l’interaction avec l’œuvre, la participation à sa réalisation…
Contexte et cadrage
La question de la sollicitation du spectateur fait explicitement partie des thèmes du programme d’arts plastiques (présentation de l’œuvre : stratégies et visées de l’artiste, du commissaire, du diffuseur). Ce thème examine la manière dont l’œuvre et son dispositif d’exposition cherchent à s’adresser, à mobiliser ou à transformer le spectateur, tant sur le plan sensoriel qu’au niveau de sa perception sociale.
Questionnements
Comment, et dans quel but, les artistes et les commissaires conçoivent-ils des stratégies de sollicitation du spectateur qui jouent sur l’intensification de la perception sensible et sur l’engagement contextuel (interaction/ participation) — et quelles sont les implications esthétiques, éthiques et institutionnelles de ces stratégies ?
Quelles stratégies différentes pour solliciter le public ? Quelles intentions ? Quels effets produits ?
En quoi la sollicitation du spectateur transforme-t-elle la notion d’œuvre ? Sa participation est-elle une fin ou un simple outil de médiation ?
Argumentation rapide :
- Les artistes et commissaires cherchent à dépasser la contemplation passive en construisant des situations où le corps, les sens et la relation sociale deviennent matériau et médium de l’œuvre (visée esthétique, politique ou relationnelle).
- Cette sollicitation peut viser à produire de l’expérience, de l’empathie, une redistribution des rôles (spectateur → participant), mais soulève aussi des questions critiques : instrumentalisation du public, différences entre visée esthétique et visée éthique-politique, rôle des institutions (critique et historicisation de la participation).
Définitions et cadres théoriques essentiels
- Esthétique relationnelle (Nicolas BOURRIAUD) : notion qui qualifie des œuvres centrées sur les relations humaines et l’hospitalité comme matériau de l’art — l’œuvre propose des micro-situations sociales. Cette grille explique une grande part de la production visant la sollicitation.
- Participation / art participatif / pratique sociale (critique et historicisation par Claire BISHOP) : Bishop historicise et critique l’essor de l’art participatif, questionne ses promesses politiques/éthiques et insiste sur la nécessité d’évaluer ces œuvres aussi selon des critères esthétiques et politiques précis.
Deux axes analytiques
1/ Accentuation de la perception sensible, mobilisation du corps et transformation comportementale
But des stratégies sensorielles : intensifier l’expérience perceptive (vue, son, odorat, toucher), provoquer une conscience du corps en situation et générer une émotion ou réflexivité, voire une transformation comportementale du spectateur.
Exemples :
- Allan KAPROW — Yard (1961) : environnement présenté à la Martha Jackson Gallery (New York) en 1961 dans la cour intérieure remplie de pneus usagés.
Recréée en 1967 et ultérieurement (: Capc de Bordeaux en 2013), cette œuvre est une figure fondatrice du happening. En cherchant à faire sortir l’art du cadre traditionnel de l’objet, Kaprow implique physiquement le corps du spectateur. L’œuvre existe uniquement à travers les comportements qu’elle provoque.



- Félix GONZÁLEZ-TORRES — Untitled (Portrait of Ross in L.A.) (1991) : pile de bonbons que le public peut prendre ; le geste de prendre (toucher, consommer) est central : l’œuvre fait du toucher, de l’action du visiteur un élément constitutif du sens (: perte, mémoire, absence).

- Ólafur ELÍASSON — The Weather Project (Tate Modern, 2003) : installation immersive qui recrée un « coucher de soleil » (lumière, brume, miroir) ; elle transforme la Turbine Hall en espace partagé où la perception visuelle (lumière jaune, reflet) et la posture (s’allonger, se regrouper sous le « soleil ») créent un phénomène collectif d’observation et d’émerveillement — l’œuvre sollicite fortement les sens du visiteur.

- Marina ABRAMAVIĆ — The Artist Is Present (MoMA, 2010) : performance où l’artiste reste assise et invite des visiteurs à s’asseoir face à elle ; intensité de l’échange par le regard, immobilité et temps long : sollicitation psychique et corporelle (silence, vulnérabilité). L’expérience sensorielle devient relationnelle et émotionnelle.

Ces œuvres montrent que la sollicitation sensorielle et corporelle peut transformer la position du visiteur (de regardeur à acteur sensible), son comportement et interroger la frontière œuvre/événement.
2/ Rapport au contexte de présentation et dispositifs favorisant l’interaction ou la coréalisation
But curatorial / institutionnel : concevoir l’espace, la médiation, le statut de l’œuvre pour encourager une participation (ponctuelle ou continue), parfois pour élargir le public ou pour politiser l’événement.
Exemples :
- Rirkrit TIRAVANIJA — Untitled (free) (1992) et Untitled (free/still) : Tiravanija installe, cuisine et offre le repas dans la galerie à la galerie 303 dans le quartier SoHo de Manhattan ; la convivialité et l’usage de l’espace comme lieu social transforment l’exposition en lieu d’échange. Ici, le dispositif muséal (tables, réfrigérateur, chaises) est conçu pour provoquer rencontres et conversations — la réalisation de l’œuvre dépend de la présence et des gestes du public. L’œuvre a connu plusieurs itérations depuis lors.

- Choix artistiques / lieux non muséaux : expositions hors les murs (espaces sportifs, espaces publics) ou dispositifs in situ investissant des espaces du quotidien et montrant comment le contexte (usage quotidien d’un lieu) modifie l’attitude des participants et la réception.

L’organisation spatiale, le ton de la médiation, les règles (prendre un bonbon, s’asseoir face à l’artiste, participer à un atelier) sont des leviers que maîtrisent artistes et commissaires pour solliciter et orienter l’expérience du spectateur.
Critiques et tensions (points d’attention)
- Esthétique vs éthique / politique : la participation est parfois louée pour son impact social, mais peut se réduire à une expérience conviviale inoffensive ; Claire Bishop demande de distinguer visées esthétiques et ambitions politiques et d’évaluer les œuvres sur des critères esthétiques et politiques.
- Instrumentalisation du public : risque que la participation soit utilisée comme stratégie marketing (accroître la fréquentation) ou pour légitimer un projet sans implications concrètes. (réflexions critiques contemporaines).
- Accessibilité et consentement : solliciter le corps / les émotions exige attention aux limites (traumatismes potentiels, consentement informé, sécurité).
- Institutions et économie : certaines pratiques participatives sont difficiles à valoriser commercialement ; d’autres sont intégrées à la médiation institutionnelle, modifiant la place de la marchandise et du commissariat (enjeux curatoriaux).
Courte bibliographie / sitographie
- Documents officiels (programme / fiche thématique — Ministère de l’Éducation nationale / Eduscol).
- Nicolas BOURRIAUD, Esthétique relationnelle, Presses du Réel (1998) — concept central pour comprendre les œuvres basées sur la relation.
- Claire BISHOP, Artificial Hells: Participatory Art and the Politics of Spectatorship (2012) — critique historique et théorique de l’art participatif.
- Études et notices d’œuvres / expositions : Tate Modern — The Weather Project (Ólafur ELÍASSON).
- Museum of Modern Art (MoMA) — fiche et dossier sur Rirkrit TIRAVANIJA et sur The Artist Is Present (Marina ABRAMAOVIĆ).
- Rirkrit Tiravanija — actions culinaires, Untitled (Free).
- Félix González‑Torres — piles de bonbons, affiche à emporter.
- Marina Abramović — The Artist Is Present, fiche de la performance, MoMA
- Ólafur Elíasson — The Weather Project, dossier de la Tate Modern
- Joseph Beuys — notion de Soziale Plastik (ex. 7000 Oaks) pour aborder la dimension sociale / participative.
Conclusion
Les stratégies de sollicitation du spectateur combinent dispositifs sensibles (lumière, son, toucher, temps) et dispositifs contextuels (espace, règles, médiation) pour transformer la posture du regardeur en expérience active. Les ambitions varient : esthétiques (intensifier l’expérience), relationnelles (créer des micro-communautés), politiques (agir sur le social). Mais ces stratégies appellent une lecture critique : elles posent des questions d’efficacité politique, d’éthique, d’accessibilité et d’institutionnalisation — autant de sujets riches à travailler avec des élèves, en mobilisant exemples concrets et références théoriques (Bourriaud, Bishop, études de cas d’expositions).
*Image mise en avant : photographie de Julian WASSER du happening Yard- Pasadena d’Allan KAPROW (1967)

