Documenter ou augmenter le réel : La ville et la rade de Toulon, deuxième vue, le port de Toulon, vue du mont Faron (1756) de Joseph VERNET
En quoi la peinture du 18e siècle documente-t-elle le réel ?
Né Claude-Joseph Vernet, il se fera appeler Joseph Vernet toute sa vie et sa carrière. Né à Avignon, c’est là-bas qu’il suivra sa formation de peintre. Doué en dessin, doté d’une grande capacité à peindre le corps humain acquise lors d’une première formation de peintre d’histoire dans l’atelier de Philippe Sauvan à Avignon, Puis, il passera dans l’atelier d’Adrien Manglard, un peintre de marine influent, qui va l’initier à l’art du paysage et des scènes maritimes. Ce qui lui ouvrira progressivement les portes du succès.
De 1734 à 1753, il part à Rome. Là-bas, il tombe sous le charme de grands peintres du paysage, Nicolas Poussin (1594-1665, lui-même ayant vécu à Rome pendant 20 ans), Claude Gelée dit Le Lorrain (1600-1682), Salvator Rosa (1615-1673) puis découvre l’œuvre de Canaletto (1697-1768). Joseph Vernet va reprendre les effets de marines au soleil couchant, qu’il va décliner dans des versions au clair de lune, en effet on retrouve ce style et ces sujets dans ses tableaux. Il passera environ vingt ans à Rome (comme Poussin à son époque), où il perfectionnera son art en étudiant les maîtres italiens et en absorbant l’influence du paysage italien (l’art de la veduta, du védutisme).
C’est à Rome, qu’il rencontrera le Marquis de Marigny, mandaté par le Roi, pour une commande des « Vues des ports de France ». Il devient ainsi le premier artiste à être honoré du titre de « Peintre de la Marine du Roi » en 1753. Cette commande va lui prendre 12 ans de sa vie, il rentrera ensuite à Paris poursuivre sa carrière grâce à des commandes internationales. À sa mort, lors d’une vente en 1790, on a retrouvé près de 700 dessins de sa main, témoignant de l’aspect prolifique de son travail préparatoire et de sa dimension documentaire, lui servant au passage, certainement de répertoire pour l’ensemble de son œuvre.


| FORME | ESPACE | COULEUR |
| Vue depuis le Mont Faron, de la fenêtre d’une bastide donnant sur une terrasse remplie de personnages composant des micro-scènes. L’ensemble s’ouvre sur un paysage composé de petites parcelles cultivées assorties de cabanons puis enfin sur la rade (grand bassin ayant une issue vers la mer et où les navires peuvent mouiller). Composition (statique) basée sur des lignes de forces orthogonales, avec une dominante horizontale, animées seulement par les personnages. Paysage et scènes de genre se mêlent dans cette marine à l’instar de toutes les vues réalisées par Vernet. | Espace panoramique, vu en surélévation, composé pour moitié du ciel faisant ressortir la terrasse au premier plan, puis le paysage agreste au second plan et enfin la rade de Toulon en arrière-plan. Importance de la symétrie dans cette composition centrée qui participe à créer également un aspect théâtral introduit par les saynètes et l’encadrement de l’ensemble par des arbres sur les côtés. Mais aspect topographique également qui présente l’arrière-plan du port de Toulon. | Respect du ton local avec le recours à une perspective atmosphérique (couleurs plus contrastées devant et plus pâles à l’arrière) permettant d’exprimer les lointains rendus également par la perspective et la diminution des formes. Dominantes de bleu (ciel), de vert (paysage) et d’ocres (terre et sol) ponctuées de quelques touches d’autres teintes comme le rouge et le blanc sur les personnages. Unité et variété des couleurs. |
| SUPPORT | CORPS, GESTES | LUMIÈRE |
| Toile de 165 cm × 263 cm, donc un très grand format paysage qui permet d’englober le spectateur. Son cadre doré accentue et délimite la vision. Le support recouvert de peinture n’est plus visible comme il se doit dans une peinture classique pour parfaire l’illusion de la vision naturaliste. | Les corps représentés sont en mouvement avec beaucoup de détails : enfant jouant à la pétanque, famille noble admirant le nymphée, serviteurs dressant la table dans le jardin d’été, des chasseurs et leurs chiens, déchargement des ânes, arrivée d’un groupe de femmes nobles, salutations, embrassades. Cette animation contraste avec le paysage. | La lumière marquée crée un contre-jour à l’avant-plan, ce qui accentue les contrastes. Puis elle se diffuse sur le paysage jusqu’à la mer où le bleu du ciel devient plus clair créant comme un dégradé lumineux au-dessus de la rade de Toulon, sujet originel du tableau. Elle est donc exprimée par de légers dégradés mais également par des contrastes, soulignés par les ombres portées des personnages au premier plan. |
| OUTILS | TEMPS | MATIÈRE |
| Pinceaux, peinture à l’huile. Le peintre réalisait en amont des études de plan et de nombreux croquis sur le motif pour recomposer en atelier la vue qu’il souhaitait montrer. La composition est dessinée puis ébauchée directement sur la toile. En 1756, Vernet a peint deux des trois vues de Toulon, (celle-ci et celle du côté des Magasins aux vivres), ce qui suppose un travail soutenu avec l’aide d’un assistant. | Le temps représenté correspond à une matinée par beau temps, où le paysage paraît immuable comme dans un décor, la scène évoque les loisirs à la différence des deux autres toiles peintes par Vernet à Toulon rappelant les vocations commerciale et militaire de la ville. | Le geste du peintre : nous observons une peinture minutieuse qui ne laisse pas de traces du geste du peintre selon les préceptes de la peinture classique. De nombreux effets de matières (imitations) restituent les différents matériaux de cette vue (verdure, architecture, drapés, etc.). |
Chaîne de Maxime Bourgeaux (académie de Dijon)
Documenter le réel
Dans quelle mesure la peinture du 18e siècle peut-elle documenter le réel tout en répondant aux exigences esthétiques et narratives ?
1. La peinture d’Histoire : raconter avant tout
Depuis l’Antiquité, la peinture est pensée comme un art narratif, selon la doctrine ut pictura poesis (la peinture est comme la poésie).
À la Renaissance, Léon Battista ALBERTI définit le tableau comme « une fenêtre ouverte sur le monde » : peindre, c’est représenter le visible et raconter une histoire capable d’émouvoir et de convaincre.
Aux 17e et 18e siècles, la peinture d’Histoire devient le genre noble, au sommet de la hiérarchie académique. Elle :
- s’appuie sur des récits religieux, mythologiques ou historiques,
- utilise une composition mise en scène,
- recourt à des codes expressifs (gestes, postures, symboles),
- a une fonction morale et politique.
Mais cette dimension narrative pose une question essentielle : jusqu’où une peinture peut-elle être vraie si elle est construite et codifiée ?
2. Dessin ou couleur ? Un débat fondamental
Au 17e siècle, la Querelle du coloris oppose deux conceptions :
Les partisans du dessin
- Défendent la ligne, la structure, la clarté.
- Associés à l’Académie et à une vision intellectuelle de l’art.
- Exemple : Charles Le BRUN
Les partisans de la couleur
- Défendent l’émotion, la lumière, l’atmosphère.
- Souhaitent rendre la sensation du réel.
- Exemples : Pierre-Paul RUBENS, Le TINTORET
Ce débat interroge directement la représentation du réel :
- Le dessin permet-il une vérité idéale ?
- La couleur restitue-t-elle mieux la perception sensible ?
3. La hiérarchie des genres : ce qui compte… et ce qui compte moins
En 1667, André FÉLIBIEN (architecte, historien et théoricien de l’art français proche de Louis XIV) établit une hiérarchie :
Genres nobles :
- Peinture d’Histoire (religieuse, mythologique)
- Portrait
Genres mineurs :
- Scènes de genre (vie quotidienne)
- Paysage
- Nature morte
Le paysage est donc considéré comme secondaire. Or, au 18e siècle, certains artistes vont transformer ce genre en outil de documentation du réel.
4. Le Salon et la naissance de la critique d’art
Le Salon (exposition officielle de l’Académie au Louvre) devient au 18e siècle un événement majeur.
Caractéristiques :
- Jury académique
- Accrochage dense du sol au plafond
- Classement par genres
- Large public
Avec le Salon naît la critique d’art moderne.
Denis DIDEROT (1713–1784), philosophe, écrivain et encyclopédiste français
Denis DIDEROT rédige les Salons entre 1759 et 1781.
Il ne se contente pas de juger : il raconte les tableaux, analyse leur effet, réfléchit au Beau.
Il s’intéresse à tous les genres et admire particulièrement Joseph VERNET.
5. Joseph Vernet : entre fiction et documentation
Synthèse de l’œuvre étudiée : Joseph VERNET, La ville et la rade de Toulon (1756)
Joseph VERNET reçoit la commande des Vues des ports de France.
Il représente des ports français (15) avec précision topographique, mais y insère :
- des scènes de travail,
- des activités économiques,
- des gestes quotidiens,
- des effets atmosphériques très étudiés.
Ses œuvres ne sont pas des photographies fidèles, mais tout y paraît vraisemblable.
DIDEROT parle d’une « Promenade Vernet » : il décrit les tableaux comme une expérience immersive.
La peinture devient :
- sensible,
- descriptive,
- presque documentaire.
Modernité de Vernet :
- Il élève le paysage (genre mineur) au rang de sujet important.
- Il mêle observation du réel et construction esthétique.
- Il documente les métiers, les infrastructures, la vie sociale.
6. Arts, sciences et technologies : vers une précision du réel
L’usage de la camera obscura améliore la perspective et la fidélité visuelle.
Des artistes comme CANALETTO utilisent cet outil optique pour produire des vues urbaines très précises.
La peinture se rapproche d’une forme d’enregistrement visuel avant même l’invention officielle de la photographie.
Mais attention : la machine aide à capter le réel, elle ne supprime pas le choix artistique.
7. Peut-on vraiment documenter le réel en peinture ?
La peinture du 18e siècle :
✔ Observe le monde avec précision
✔ Intègre des détails sociaux et économiques
✔ Utilise des outils scientifiques
✔ S’adresse à un public élargi grâce au Salon
Mais elle :
✘ Reste codifiée
✘ Obéit à des commandes politiques
✘ Met en scène et dramatise
✘ Idéalise parfois.
8. Conclusion
La peinture du 18e siècle ne documente pas le réel au sens neutre ou objectif du terme.
Elle propose plutôt : une interprétation construite, esthétique et narrative du réel.
Avec des artistes comme Joseph VERNET, le paysage devient :
- un espace d’observation,
- un témoignage historique,
- une scène sociale,
- une expérience sensible.
La peinture oscille donc entre : mise en scène et observation du monde. C’est précisément dans cette tension que naît sa modernité.

