La matière se transforme

À partir d’une investigation du réel — qu’elle soit sensible, perceptive, documentaire ou expérimentale — vous concevrez et réaliserez une œuvre plastique dans laquelle la transformation de la matière constituera l’enjeu central, deviendra le sujet même de votre démarche.

Vous devrez donc intégrer des matériaux artistiques ou non artistiques, et engager un processus visible ou perceptible de transformation (physique, chimique, symbolique, perceptive ou temporelle) de sorte que cette dynamique constitue à la fois le moteur, le sujet et l’enjeu conceptuel de votre démarche..

Questionnements

En quoi la transformation de la matière peut-elle devenir le sujet même de l’œuvre ?

Ou, selon l’orientation souhaitée : En quoi la transformation d’un matériau modifie-t-elle son sens et son statut artistique ? Comment le réel, intégré à l’œuvre, devient-il matière plastique ? Le geste transforme-t-il seulement la matière, ou transforme-t-il aussi notre perception ?

Objectifs pédagogiques

La séquence a pour objectifs d’amener les élèves à :

  • explorer concrètement les qualités plastiques de la matière
  • interroger le rôle du geste et du corps dans la production artistique
  • dépasser la simple représentation pour faire de la matière elle-même un enjeu plastique et sémantique : comprendre que la transformation d’un matériau modifie non seulement sa forme, mais aussi sa signification et son statut artistique.

Grille d’évaluation

  1. Expérimentation et transformation
    • Le carnet témoigne des essais
    • La matière est véritablement transformée.
    • Les qualités plastiques (épaisseur, texture, altération, lumière, assemblage…) sont exploitées de manière cohérente.
  2. Intégration et transformation des matériaux
    • Les matériaux (artistiques ou non artistiques) sont choisis et transformés en cohérence avec l’intention.
  3. Cohérence plastique et pertinence du projet
    • La production répond à la problématique et l’oral explique clairement les transformations opérées et leurs effets.
    • La transformation est pensée comme enjeu central.
    • Les choix plastiques sont cohérents et offrent une réponse personnelle et sensible.

Axes de réflexion

  1. Les propriétés et qualités des matériaux
    • Résistance, fragilité, plasticité, opacité, transparence.
    • Altération : brûlure, corrosion, déchirure, compression, dissolution…
    • Valeur symbolique des matériaux (organique, industriel, précieux, pauvre).
  2. L’élargissement des données matérielles
    • Intégration d’éléments non artistiques.
    • Détournement du réel, changement de statut.
    • Lumière naturelle ou artificielle comme matière active.
    • Temporalité : œuvre évolutive ou instable.
    • La révolution numérique
  3. La relation du corps à la matière
    • Le corps comme outil.
    • Empreinte et trace, exemple de la touche en peinture :
      • la touche transforme le pigment en lumière,
      • l’épaisseur transforme la peinture en relief,
      • le geste transforme la surface en espace.
    • Action performative.
    • Transformation par le geste.

Références artistiques possibles

Vincent van GOGH, Champ de blé aux corbeaux, 1890, huile sur toile, 50,5 × 103 cm, Musée van Gogh, Amsterdam → touche directionnelle, peinture avec relief, matière expressive, presque vibrante.

Vincent van GOGH, Champ de blé aux corbeaux, 1890
Détail

Auguste RODIN, Le Christ et la Madeleine, 1894, plâtre, bois, tissu, H. 84,5 cm, L. 74 cm, P. 44,2 cm, musée Rodin, Paris → modelage et travail de la surface, importance du geste visible, fragmentation et inachèvement comme choix plastiques.

Auguste RODIN, Le Christ et la Madeleine, 1894
Auguste RODIN, Le Christ et la Madeleine, 1905, relief en marbre, 102 x 77 x 70 cm, Collection Carmen Thyssen-Bornemisza, Madrid

Marcel DUCHAMP, Roue de bicyclette, 1913, métal, bois peint, 126,5 × 31,5 × 63,5 cm (hauteur du tabouret : 53 cm, hauteur du montage de la roue : 73 cm, diamètre de la roue: 63,5 cm) Centre Pompidou, Paris → Ready-made : objet manufacturé « déplacé » → transformation conceptuelle, changement de statut : du quotidien à l’œuvre.

Marcel DUCHAMP, Roue de bicyclette, 1913

Constantin BRANCUSI (1876-1957), vue de l’exposition Brancusi, L’art ne fait que commencer, 2024, Centre Pompidou, Paris → épuration par réduction (: polissage extrême), passage de la masse brute à la forme essentielle.

Têtes d’enfant, Vue de l’exposition Brancusi, L’art ne fait que commencer (2024), Centre Pompidou, Paris

Jackson POLLOCK, Number 1, 1949, émail et peinture métallique sur toile, 60 x 260,35 x 5,4 cm → coulure, projection, gravité (pesanteur) et mouvement (: dripping, all over). La toile devient espace performatif. La transformation est liée au déplacement du corps autour de l’œuvre.

Jackson POLLOCK, Number 1, 1949

Alberto BURRI, Rosso Plastica M2, 1962, matières plastiques brûlées sur toile, 120 x 180 cm, Musée Guggenheim, New York → la destruction devient construction plastique, la matière est à la fois support et sujet.

Alberto BURRI, Rosso Plastica M2, 1962

Lucio FONTANA, Concetto spaziale, Attese, 1966, 61 x 50 cm, base de peinture à l’eau sur toile, toile lacérée → entaille, perforation. La toile n’est plus surface mais espace : couper transforme la nature même du support.

Lucio FONTANA, Concetto spaziale, Attese, 1966

Jannis KOUNELLIS, Untitled, 1993, installation Documenta 14 à Kassel, charbon de bois, sacs et acier, 270 × 250 cm, Collection National Museum of Contemporary Art, Athène → matières industrielles lourdes et brutes. La matière garde son poids réel, sa physicalité.

Jannis KOUNELLIS, Untitled, 1993, installation

Giuseppe PENONE Albero di 8 m, 2000, bois de cèdre, 402 x 58 x 59 cm et 401 x 58 x 59 cm → sculpture, la soustraction du bois révèle la croissance interne de l’arbre → temps et mémoire inscrits dans la matière.

Giuseppe PENONE Albero di 8 m, 2000

Anish KAPOOR, My Red Homeland, 2003, peinture à la cire et à l’huile, bras en acier, moteur, 12 m de diamètre, vue de l’installation au Kunsthaus Bregenz (2003) → accumulation de cire, effondrement, coulure, matière en expansion. La matière est en mutation constante, presque vivante.

Anish KAPOOR, My Red Homeland, 2003

Ólafur ELÍASSON, Your Rainbow Panorama, 2006-2011, promenade circulaire de 150m de long (ARoS Aarhus Kunstmuseum, Danemark), en verre qui propose une vue à 360° de la ville et de la baie d’Aarhus. Cet anneau de 52m de diamètre est supporté par 12 colonnes de 3,5 m de haut posées sur une terrasse d’une superficie de 1 500 m². Le jour, c’est la lumière du soleil pénétrant à travers les panneaux de verre coloré qui  illumine l’installation dans les couleurs de l’arc-en-ciel. Le soir et la nuit, les 116 luminaires encastrés remplacent la lumière naturelle et le plafond du chemin panoramique devient ainsi une source lumineuse virtuelle grâce aux réflecteurs et aux matériaux des luminaires. → lumière et transformation perceptive : la lumière devient matériau. Transformation de l’espace et de la perception. Expérience immersive.

Ólafur ELÍASSON, Your Rainbow Panorama, 2006-2011

Pierre SOULAGES, Peinture 227 x 306 cm, 2 mars 2009, 2009, peinture acrylique sur toile, triptyque → La lumière naît du relief d’une peinture noire épaisse, striée et raclée. La matière transforme la perception lumineuse.

Pierre SOULAGES, Peinture 227 x 306 cm, 2 mars 2009
Vue de l’exposition Soulages au Louvre (2019)

Michel BLAZY, vue de l’exposition Michel BLAZY: Timeline, 2017, galerie des Pochettes, Nice. À la galerie des Ponchettes,, l’artiste imagine une installation immersive et environnementale convoquant l’art des jardins à l’esthétique de la ruine. Les arches recouvertes d’une purée de tomate d’un rouge pompéien se détachent du ciel d’un bleu réalisé à l’agar-agar qui rappelle en mémoire les peintures de Giotto. Au centre de cette fresque murale prend place un cercle de charbon duquel une végétation spontanée prend vie. Le noir mat du bois calciné contraste avec la brillance et la fraicheur de la verdure accentuant l’idée de régénérescence. Une sculpture antique recouverte d’aluminium, une brique et un disque dur envahis de végétation spontanée, des vêtements recouverts de mousse complètent ce paysage chromatique, olfactif et sensoriel, dessiné à l’échelle de l’architecture, dans une expérience synesthésique.→ matières organiques périssables. Œuvres évolutives. Transformation vivante et imprévisible.

Michel BLAZY, vue de l’exposition Michel BLAZY: Timeline, 2017, galerie des Pochettes, Nice

Jean TINGUELY → machines autodestructrices. L’œuvre se détruit en direct La transformation devient spectacle et événement.

El ANATSUI → capsules métalliques recyclées, assemblage, couture, tissage métallique. Transformation d’un déchet en surface monumentale souple.

Ana MENDIETA → empreinte du corps dans la nature. Fusion matière/corps. Transformation par présence et disparition.

Yves KLEIN, → La couleur comme matière autonome.

Rachel WHITEREAD → moulage du vide. Solidification de l’espace. Transformation par inversion : le vide devient matière.

Urs FISCHER → sculptures en cire qui fondent. Disparition programmée. La transformation est intégrée comme processus irréversible.

Refik ANADOL → données numériques transformées en flux visuels monumentaux. L’architecture devient surface mouvante. La matière semble se liquéfier. Le numérique transforme l’espace physique par projection lumineuse. La donnée devient matière plastique.

Ryoji IKEDA → transformation : données traduites en lumière et son. Expérience immersive où le spectateur est physiquement affecté. Le numérique modifie la perception sensorielle de l’espace.

Joshua HARKER → modélisation numérique transformée en sculpture imprimée. Structures impossibles à réaliser à la main. Le numérique devient outil de transformation matérielle concrète.

Nori OXMAN → fabrication numérique + matériaux biologiques. Hybridation nature/technologie. Le numérique agit comme outil de transformation des matériaux vivants


Champ des questionnements plasticiens

Domaines de l’investigation et de la mise en œuvre des langages et des pratiques plastiques : outils, moyens, techniques, médiums, matériaux, notions au service d’une création à visée artistique

La matière, les matériaux et la matérialité de l’œuvre

  • Créer avec le réel, intégrer des matériaux artistiques et non-artistiques dans une création
    • Les propriétés de la matière, des matériaux et les dimensions techniques de leur transformation :caractéristiques et qualités (physiques, plastiques, techniques, sémantiques, symboliques) des matériaux, de la matière colorée
    • Élargissement des données matérielles de l’œuvre : intégration ou détournement du réel, matériaux artistiques et a priori non-artistiques, lumière naturelle ou artificielle
    • La relation du corps à la production artistique : corps de l’auteur, gestes et instruments